Evguéni Zamiatine – Seul

Sergueï Bielov est captif dans une prison située dans ce qui semble être une période pré-insurrectionnelle, pré-soviétique. Coupé de tout, ce détenu passe ses journées à alterner entre pensées et sensations, émotions et peurs. Son seul contact est un autre prisonnier, Alexandre Titfléiev, avec qui il communique à travers un tuyau. C’est par lui, ainsi que par ses différentes visites au parloir, qu’il élabore une histoire d’amour avec l’une de ses anciennes camarades du groupe d’amis révolutionnaires.

C’est avec beaucoup de réserves que je suis entré dans l’univers de Zamiatine. Tout le monde autour de moi, à l’exception d’une seule personne (celle qui m’a offert ce texte), me disait que son univers était trop désespéré, trop sombre. Zamiatine nous livre ici sa première nouvelle, publiée alors qu’il n’avait que 23 ans. Et l’on se demande, en tant que lecteur, où a-t-il puisé cette inspiration ? Dans quelles limbes a-t-il trouvé l’exactitude avec laquelle il décrit la détention et l’effet qu’elle produit sur les individus ? En tant que lecteur de Cioran, ce n’est pas sans plaisir que j’ai découvert dès les premières pages un style extrêmement visuel, poétique, minutieux, avec une grande attention portée aux détails.

À ce propos, Seul est un texte qui, par sa singularité, illustre avec brio l’écartèlement et la désarticulation que produit la détention sur l’homme. Sergueï Bielov commence le récit en parlant de « jours suffocants et muets ». Dans la première partie, son regard, bien qu’enfoncé dans un désespoir croissant, conserve encore quelques petites lueurs d’espoir. Il parvient à trouver de la beauté dans la lumière qui traverse les barreaux de sa cellule, à saisir des moments de calme, et à écouter la musique des villages qui célèbrent une fête au loin. Jusqu’à la rencontre (si on peut appeler cela une rencontre) avec Liélka, Sergueï s’efforce tant bien que mal de maintenir une forme d’équilibre entre son monde intérieur et l’extérieur.

C’est dans un amour fou, totalement idolâtré, qu’il plonge à travers des lettres et leur interminable interprétation. S’ensuit le début d’un terrible conflit intérieur pour Sergueï, incapable de trouver un horizon à sa condition, sombrant de plus en plus dans un isolement physique et psychique total. Zamiatine nous fait alors basculer dans un monde strictement sensible, où l’on ne suit plus que des émotions, des crises, des soubresauts… Épileptique et nerveux, le récit plonge au cœur de la conscience humaine. Jusqu’à la fin, le texte nous garde au plus près de ce que peut être l’intimité d’un individu reclus, détruit par un système et condamné à souffrir. Ce n’est pas un texte facile à lire, ni même à conseiller. Il demeure pourtant essentiel pour pénétrer cette « littérature du symptôme » (comme chez Henri Michaux, avec sa poésie sur la douleur et la maladie : Encore des changements), ainsi que pour découvrir les écrits traitant des thèmes de l’exclusion et de ses effets sur l’homme. La beauté des images, la profondeur et l’intériorité montrent que, jusqu’à la fin, Sergueï reste un homme, posant lui-même les mots finaux : « Ils en avaient peur. »

Écrit en 1907, ce texte préfigure un siècle entier d’excès, de répression et de violence… Il peut être aujourd’hui important de le lire ou de le relire, ne serait-ce que pour entrer dans l’univers de Zamiatine et comprendre à quel point il a pu être, en son temps, à l’avant-garde dans sa représentation des effets des totalitarismes émergents de son époque, et toujours présents dans la nôtre.

Evguéni Zamiatine, Seul, Bibliothèque étrangère Rivages, 1990. Traduit du russe par Bernard Kreise, 129 p.

A fine


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Une réponse à « Evguéni Zamiatine – Seul »

  1. Avatar de Ornella Torvisco
    Ornella Torvisco

    Avec une aussi belle recommandation, je vais m’empresser de le lire

    J’aime

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