
La nouvelle La Panne de Friedrich Dürrenmatt s’ouvre sur Alfredo Traps, un représentant en textile dont la Studebaker tombe en panne. Cherchant un refuge, il est accueilli dans la maison d’un juge à la retraite. Désireux de vivre une aventure, il est surpris lorsqu’il est invité à un somptueux dîner en compagnie de trois amis du juge : un avocat, un procureur et un bourreau, tous également retraités. Ensemble, ils organisent régulièrement un jeu singulier : un procès fictif où l’invité prend le rôle de l’accusé. Alfredo Traps doit ainsi, avec l’aide de son avocat, prouver son innocence, tout en espérant que cette soirée extravagante et excessive ne tourne pas au cauchemar.
Dürrenmatt dresse un portrait extrêmement dur de l’homme moderne. Dès la première partie, il critique sans détour la facilité de certains types d’écriture qui puisent dans le vécu et l’obsession pour « les histoires vraies », tandis que lui se contente de raconter les choses telles qu’il les imagine. Pourtant, ses personnages sont bel et bien ancrés dans le réel, qu’on le veuille ou non. Ils sont définis par leur métier, ce qui les classe socialement. Alfredo Traps, par exemple, est présenté d’abord comme un enfant pauvre qui faisait du porte-à-porte avant de devenir un représentant commercial à succès. Dürrenmatt utilise ce procès pour critiquer la société moderne, celle qui pousse les individus (comme Traps) à réussir à tout prix, sans scrupules. Ce tribunal fictif met en lumière des comportements bien présents dans notre société : des individus jouant leur rôle sans état d’âme, savourant le pur résultat de leurs actions, dépourvues de morale, tout en affichant ostensiblement la tradition, les valeurs inébranlables et intemporelles de la justice. Le juge et ses amis sont ainsi l’archétype des « gardiens du temple ». Censés incarner la justice et le droit, ayant tous fait carrière et se vantant de leurs exploits passés, ils cherchent, à travers le jeu et l’excès, à conserver une forme de pouvoir. Tantôt, ils se présentent avec une hauteur extrême, celle de la loi, tantôt avec des attitudes d’enfants capricieux, moqueurs, destructeurs. Dans ce repas, ils établissent un lien parfait entre passé et présent, émerveillés par ce qu’ils appellent le crime parfait, « un crime nouveau ».
Alfredo Traps incarne parfaitement l’homme d’affaires moderne : sans scrupules, sûr de lui, pétri de préjugés, violent et jusqu’au-boutiste. Il est une préfiguration de l’homme de notre époque, ayant réussi grâce à l’Éphaïston, une matière synthétique destinée à être portée par tous et en toutes circonstances. Derrière cette réussite se cache cependant un vide profond qu’il cherche désespérément à combler par une quête d’aventure. Cela se manifeste également par une relation excessive à la nourriture et à l’alcool, qu’il consomme sans jamais être rassasié, s’étonnant lui-même de son appétit.
Dürrenmatt n’épargne aucun des personnages de sa nouvelle, utilisant l’humour à travers des dialogues grotesques et des scènes absurdes où se mêlent discours philosophiques et ingestion massive de nourriture et d’alcool, créant un cycle absurde de répétitions et d’excès. Ce décalage, que les personnages eux-mêmes ne saisissent pas toujours, est mis en scène avec brio, notamment dans la façon dont Dürrenmatt décrit la relation entre l’homme et l’objet, ou entre l’homme et l’animal. Il jubile parfois d’un voyeurisme qui rend le lecteur aussi coupable que l’accusé, tout en soulignant l’idée centrale de la première partie : la quête de la vérité ou « l’histoire vraie » à tout prix et la vacuité de cette démarche.
Le fait que Dürrenmatt ait écrit trois fins différentes à cette nouvelle montre bien l’enfermement dans lequel sont placés ses personnages.
Comme dans un paysage de Ferdinand Hodler, présent dans la salle à manger de la nouvelle, chaque détail se reflète dans un autre, créant ce que Hodler a nommé en peinture « le parallélisme ». Aucune des fins ne change fondamentalement l’issue : les personnages restent fidèles à eux-mêmes, coupables et en panne.
Friedrich Dürrenmatt, La Panne, Totem, 2024. Traduit de l’allemand par Alexandre Pateau, 112 p.
A fine
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