
Isaku n’a que 9 ans au départ de son père, qui s’est loué pour 3 ans afin de permettre à sa famille de survivre. Au village, presque toutes les familles sont astreintes à ce sort si elles ne veulent pas mourir de faim. Le village est figé dans un point isolé, encastré entre la montagne, le ciel et la mer. Isaku évolue ainsi dans un quotidien rythmé par des traditions dures et strictes, qui font de lui le chef de famille, mais aussi par celles qui régissent les relations entre individus dans le village. Enfin, il doit respecter les rites hérités des ancêtres, comme celui qui consiste à allumer chaque nuit, pendant toute une saison, un feu dans une marmite pleine de sel sur la plage pour attirer les navires marchands pris dans les tempêtes et provoquer leur naufrage.
Un soir, dans les derniers jours du rituel, un navire chargé de centaines de tonneaux de vivres, d’alcool et de produits manufacturés s’écrase sur les rochers. La vie du village change alors du tout au tout. Le contenu du navire est partagé de manière égale entre toutes les familles, et chacun retrouve une forme d’humanité. La joie, l’insouciance et même le bonheur s’installent. L’année suivante, alors que le village jouit encore des ressources du premier naufrage, un autre navire apparaît au beau milieu de la nuit, à la surprise générale.
Akira Yoshimura, avec un style en phrases courtes, crée une atmosphère extrêmement poétique. À travers les yeux d’Isaku, le lecteur contemple un monde d’une dureté implacable, mais aussi d’une beauté inattendue. Le regard d’Isaku capte la beauté des ciels étoilés, l’eau qui dévale la montagne, ou encore le sourire timide d’un villageois. La nature, omniprésente et en constante transformation, occupe une place centrale, à la fois bouleversée comme les personnages, mais aussi figée dans une forme d’éternité. Le passage des saisons se reflète dans l’écriture, hypersensible et délicate, qui fait ressentir l’humidité de l’air, la violence de la mer déchaînée, et même la sensualité des mouvements de Tami.
Le premier naufrage bouleverse la micro-société qu’est le village. L’abondance de ressources et le partage équitable entre les familles ouvrent de nouvelles perspectives sur la vie. Les villageois n’ont plus besoin de se louer, la famine n’est plus une menace, et le plaisir de manger redevient un luxe apprécié. À travers les yeux d’Isaku, nous découvrons des descriptions évocatrices du goût du riz, du premier carré de sucre qu’il goûte, ou encore de la chaleur du saké qui réchauffe son corps. Cependant, cette légèreté nouvelle est bientôt accompagnée d’un dilemme moral : la possession des ressources du naufrage, bien que vitale pour la survie, repose sur un vol, celui des biens d’un propriétaire marchand. La culpabilité, la peur du manque, et la crainte que, sans naufrage supplémentaire, le village ne soit obligé de revenir à sa vie d’avant, se font sentir.
Le naufrage d’un deuxième navire, l’année suivante, ne fait que renforcer ces questionnements. Les villageois, tout comme le lecteur, sont pris dans une attente permanente : l’espoir qu’un autre navire s’échoue, mais aussi la crainte des conséquences que cela pourrait provoquer. Ce dilemme moral, à la fois simple et complexe, renvoie à une réflexion sur la nature humaine, la survie, et les systèmes inégaux qui régissent la société.
Yoshimura reste volontairement flou quant à une solution à ces questionnements, et c’est dans cette ambiguïté que réside la force de son récit. À travers l’incroyable beauté du monde retranscrite par Isaku, Yoshimura nous offre une peinture saisissante des enjeux de ce village : la cruauté du destin, les limites du bonheur et de l’équité. Les hommes, dans ce système, demeurent prisonniers d’inégalités profondes, certains étant plongés dans une pauvreté extrême pour que d’autres puissent jouir de leur souffrance.
Il ne reste alors que la poésie et la contemplation. Isaku, par son regard unique, nous restitue, entre ciel et mer, l’insaisissabilité du sens de ce monde et parfois même de son message.
Akira Yoshimura, Naufrages, Babel, 1999. Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 189 p.
A fine
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