A fine – Rétrospective 2024

2024 a commencé aux États-Unis avec la découverte de Raymond Carver et de son Neuf histoires et un poème, réédité dans une magnifique collection chez L’Olivier. Que dire de Carver, sinon l’immense choc ressenti lors de ma première lecture ? Je me suis toujours senti gêné de découvrir après coup l’existence d’un classique. Mais ce sentiment a vite été balayé par le plaisir immense de plonger dans ces nouvelles, dépeignant l’Américain standard : un être troublé, toujours sur le fil, prêt à basculer dans le chaos le plus total. Alcool, cigarettes, jazz, gueules de bois, faits divers… Tout cela, tout en dressant une immense étude sociologique, presque involontaire, d’un pays qui a fait de Carver l’un des plus grands nouvellistes du XXᵉ siècle.

Dans la foulée, j’ai continué dans cette veine avec le très talentueux Don Carpenter et son Promo 49, édité chez Cambourakis. Ce livre, à mi-chemin entre roman et recueil de nouvelles, dresse le portrait de la promotion de 1949 d’une petite ville américaine. Chaque chapitre met en lumière un personnage qui, à 18 ans, se retrouve face à un choix crucial : s’engager dans des études (extrêmement coûteuses) ou entrer directement dans le monde du travail. Avec une immense maîtrise, Carpenter parvient à nous immerger dans chacune de ces vies tourmentées. Il nous montre tantôt des existences légères, drôles, sensuelles, mais ne nous épargne pas les parts sombres, les espaces vides, et l’absurdité de cette société.

Et s’il y a bien un auteur contemporain qui pousse le curseur presque aussi loin que Carver dans ce style, c’est Larry Fondation avec son Effets indésirables, édité chez Tusitala. Subversif et éminemment critique, Fondation établit un lien saisissant entre le monde actuel et la tradition du format court, qu’il pousse jusque dans ses retranchements. En parfois une seule page, il nous plonge dans une bagarre, une discussion de bar, une prise d’otage ou un rendez-vous amoureux. Il est l’un des grands auteurs américains de nouvelles et de romans contemporains, à la fois peu conventionnel et profondément novateur. Fondation incarne, pour des lecteurs comme moi, cet héritage littéraire où l’avant-garde artistique et culturelle se marie à un immense respect pour ceux qui ont marqué cette tradition avant lui.

Toujours dans le récit court, j’ai eu l’occasion de lire les nouvelles du très célèbre Russell Banks, touchantes mais moins convaincantes pour moi, ainsi que l’incontournable et désespéré Bukowski avec ses Contes de la folie ordinaire, pour enfin finir avec Alice Munro, qui a été une de mes (légères) déceptions au vu des attentes que je m’en faisais.

Le format court m’a ensuite conduit vers la Russie (le Tadjikistan, pour être exact) avec le très violent, abrupt et extrêmement poignant Huit monologues de femmes de Barzou Abdourazzoqov. La littérature russe fut pour moi une porte d’entrée vers le format plus classique du roman avec la découverte du magnifique La soif de Guélassimov, édité chez Babel. Mélange de road trip et de souvenirs de guerre en Tchétchénie, ce roman raconte l’histoire d’un grand brûlé, ancien soldat, qui parcourt toute la Russie à la recherche d’un camarade militaire. Le texte est d’une force magistrale, alliant le vécu du traumatisme à cette capacité qu’ont les personnages de Guélassimov à avancer dans la vie. Et puis, l’immense poésie du personnage principal, qui, malgré les stigmates de son enfance et de sa vie adulte, parvient à transmettre une beauté que seul lui peut toucher.

Dans la même lignée, j’ai découvert un texte écrit à quatre mains par Darina Al Joundi et Mohamed Kacimi El Hassani : Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, édité chez Babel. Un texte extrêmement dur, très imagé et immersif. Joué à de multiples reprises au théâtre, il est notre Persépolis du Liban, se déroulant au cœur du XXᵉ siècle, dans le Beyrouth de la guerre civile. Le récit débute par l’enterrement du père de la narratrice et alterne entre flashbacks et moments présents, entre bombardements et soirées dans le Beyrouth bourgeois et intellectuel. La question centrale demeure : comment construire une identité féminine au milieu de tant de violence et de haine ?

C’est aussi le troisième texte à traiter la thématique de la guerre. Là où La soif se place du côté d’un soldat, Nina Simone se déroule du côté des civils. Entre les deux, une œuvre intermédiaire : Le roi et la reine de Ramon Sender, publié chez Attila. Ce roman, découvert par hasard en librairie, explore un univers extrêmement sombre, où l’emprise, la dépossession, et la violence des classes sociales s’entrelacent avec la guerre civile espagnole, toile de fond de ces thématiques.

J’aimerais profiter de cet article pour parler du rôle essentiel des librairies et de leurs libraires, qui font un immense travail de valorisation des ouvrages. De cette liste exhaustive de titres qui m’ont énormément marqué en 2024, je dois beaucoup aux tables d’Ombres Blanches à Toulouse, à la magnifique librairie des Petits Papiers à Auch, et aux livres d’occasion de l’Estaminot, salon de thé et bouquiniste situé dans le quartier de Saint-Cyprien à Toulouse.

Le reste de mes lectures a accompagné la création, en septembre 2024, de mon blog A fine.fr. Cela faisait longtemps que je désirais écrire des articles sur mes lectures. J’avais pour idée de créer un site où je ne répertorierais que des avis positifs. C’était, dans mon imagination, une sorte de liste de coups de cœur, pour ne faire la promotion que de valeurs positives et partager des textes qui m’ont bouleversé, aidé à vivre et même à mieux vivre.

Naufrage fut, à cet égard, le texte parfait pour débuter mon blog. Dans ce livre, l’ambiance est si particulière, les descriptions de la nature si magnifiques, que je m’étais dit en le lisant qu’un tel ouvrage, ce serait un crime de ne pas le partager ou en parler. Quelques articles plus tard, je continue à lire et à vivre cet émerveillement que peut être la rencontre avec un auteur. Ou encore ce sentiment qu’un livre nous attendait quelque part, qu’il était notre lecture parfaite, celle du moment, toujours à l’heure et toujours juste…

A fine


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Une réponse à « A fine – Rétrospective 2024 »

  1. Avatar de Ornella Torvisco
    Ornella Torvisco

    Merci pour cet article touchant, qui nous amène à faire notre propre rétrospective. J’ai hâte de lire les article de 2025 !

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