
Qu’est-ce que vous voulez voir ? est un recueil de cinq nouvelles posthumes de Raymond Carver, réunissant des textes retrouvés et remis en forme par Tess Gallagher, sa femme.
Que dire de ces cinq nouvelles, si ce n’est qu’elles confirment pleinement l’univers de Carver (que j’ai découvert pour ma part dans Neuf histoires et un poème). Mélange d’immédiateté, de dureté du monde moderne, de solitude des personnages en quête de sens, et, en même temps, d’une immense poésie dans cette Amérique désœuvrée des perdants du American way of life.
Comme à son habitude, Carver explore les thèmes du traumatisme. L’alcoolisme, omniprésent dans son œuvre, occupe ici une place particulière, non plus comme une dépendance active, mais comme une cicatrice du passé. Cette blessure définit les personnages dans leurs rapports à eux-mêmes et aux autres. Cependant, contrairement à d’autres nouvelles de Carver, ce recueil offre une vision plus ouverte de la résilience. Les personnages parviennent à faire preuve d’humour, de prise de conscience, et même d’une certaine liberté, à l’image de Pete dans la dernière nouvelle du recueil.
Sur le plan narratif, ces textes peuvent être vus comme des versions alternatives d’histoires publiées du vivant de Carver. Par exemple, Rêve semble être une variation de la nouvelle Une petite douceur. De même, Du bois pour l’hiver évoque Toute cette eau si près de la maison, mais sans le côté morbide, en se concentrant plutôt sur l’introspection du personnage principal, mis à la porte de chez lui. Ainsi, dans ces cinq nouvelles, Carver insiste sur le thème de la résilience, mais explore ici une manière plus nuancée de représenter cette capacité qu’ont ses personnages à continuer à vivre, coûte que coûte.
Ce « coûte que coûte », qui a fait de Carver, maître du cold dirty realism, l’un des plus grands nouvellistes du XXe siècle, s’efface ici au profit d’une part spirituelle, voire quasi mystique, présente dans certains passages. Que ce soit au bord de l’océan, à quelques heures d’une rupture amoureuse, ou dans une maison au bord d’un lac où un personnage séjourne chez un couple de logeurs avant de reprendre la route, les protagonistes de Carver sont tous profondément à l’écoute d’eux-mêmes. Pour la première fois, ils semblent détachés des obstacles sociaux et sociétaux, ayant abandonné ce rêve américain pour se concentrer sur l’essentiel : trouver un sens à leur vie. C’est à partir de ce point de départ que nous découvrons des figures comme cet ex-alcoolique qui aime toujours servir des verres aux autres, cette femme qui partage ses rêves notés dans un carnet avec son mari, ou encore ce couple de logeurs qui s’aiment véritablement et vivent pleinement leur relation.
Comme je l’ai mentionné au début de ce texte, c’est à Tess Gallagher que nous devons ce recueil, composé de cinq écrits retrouvés après la mort de Raymond Carver. Sa postface est extrêmement touchante, à la fois fidèle à cet univers terre à terre et empreinte d’une sensibilité qui reflète l’effet qu’ont pu avoir ces nouvelles sur elle. Avec cet ultime recueil, Gallagher permet de diffuser une dernière fois la voix du « Tchekhov américain » : Raymond Carver.
Raymond Carver, Qu’est-ce que vous voulez voir ? , Points collection Signatures, 2014. Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Lasquin, 122 p.
A fine
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