Jim Thompson – Pottsville, 1280 habitants

Alors qu’il s’apprête à lancer sa campagne de réélection au poste de shérif, Nick Corey se retrouve menacé par un candidat adverse. Shérif paresseux, en mauvais termes avec sa femme et avec certains habitants de Pottsville, petite ville de 1 280 âmes, il décide de faire le ménage. Ses ennemis, ses adversaires politiques, et même ses obstacles personnels deviennent autant de prétextes pour que Nick exerce sa propre version de la justice… une justice bien à lui.

Quoi de mieux pour explorer la sociologie d’une petite ville de Pennsylvanie au début du XXe siècle que ce roman de Jim Thompson ? Bien que résolument noir et respectant les codes du genre, Pottsville, 1280 habitants nous plonge dans une Amérique à échelle réduite : celle des voisins souriants en façade, mais rongés par la rancune, des intrigues de la petite politique locale, des préjugés bien ancrés et des ragots omniprésents. À travers Nick Corey, l’auteur offre un portrait saisissant : au départ, il semble être un simplet naïf, une victime des autres, mais il se révèle progressivement être le plus redoutable prédateur de cette jungle sociale qu’est la société américaine de l’époque.

Avec une plume acérée et un rythme effréné, Thompson dépeint une société hyper-violente, profondément hiérarchisée, où le lynchage est monnaie courante, le racisme banalisé et la justice souvent absente. Quand elle s’exprime par le biais de Nick, cette justice n’est qu’un outil au service de ses intérêts personnels ou un moyen de légitimer la violence collective contre un individu ou une communauté ethnique. Nick Corey est un personnage fascinant et terrifiant, qui se dévoile lentement au lecteur. Il manipule aussi habilement son entourage que le lecteur lui-même, transformant son image initiale en un portrait de plus en plus sombre. Sa violence, sa capacité à séduire et son habileté à raisonner le placent au centre d’un récit où il joue constamment avec la narration. Tantôt menteur, tantôt manipulateur, il efface des événements, mélange les détails et réécrit sa propre histoire. Nous oscillons entre rires face à son humour noir et stupeur devant ses justifications tortueuses, qui semblent étrangement logiques dans son esprit. Cette mécanique de la perversion, ce talent pour détourner chaque situation à son avantage, m’a captivé tout au long de ma lecture. Comme Rose à la fin du roman, je suis resté sidéré face à cette spirale infernale, où chaque détail semble froidement calculé.

Nick Corey est un personnage exceptionnellement complexe : à la fois tueur en série et parfait stratège politique. On pourrait même le voir comme un Frank Underwood (House of Cards) avant l’heure, ou, dans un registre différent, comme un Tony Soprano ou un Jack de The House That Jack Built de Lars von Trier. Ces figures sociopathes, parfaitement adaptées à leur environnement, trouvent en Nick Corey une sorte de précurseur littéraire. Il est le méchant parfait : toujours dix coups d’avance sur les autres, il incarne une société gangrenée par sa propre violence et ses propres failles, tout en étant, lui, libre de toute inhibition dans ce système.

Ce roman, porté par un rythme époustouflant, peut se lire d’une traite. Pour moi, il a été une révélation. Il m’a éclairé sur ces personnages fascinants que j’avais rencontrés auparavant au cinéma ou dans des séries, et il m’a montré à quel point Jim Thompson, avec son écriture cinématographique, avait anticipé les grands monstres de fiction et de notre réalité, à la fois actuelle et à venir.

Jim Thompson, Pottsville 1280 habitants, Rivages/noir, 2016. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias, 271 p.

A fine


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Une réponse à « Jim Thompson – Pottsville, 1280 habitants »

  1. Avatar de Ornella Torvisco
    Ornella Torvisco

    Super article comme d’habitude ! C’est une très bonne idée d’avoir partager des références cinématographique. On à une liste de bonne chose à lire et à voir 😉

    Aimé par 1 personne

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